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Le paradoxe de Belém

Le paradoxe de Belém

Jeudi 17 Avril 2025
Par Thomas Ricci

La Communauté Internationale face au défi climatique dans l’ombre de la désunion américaine

« Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c’est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne, si je puis dire, et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime. »

— Claude Levi-Strauss

La COP30 de Belém : L’engagement mondial à l’épreuve du vide américain

La 30ème Conférence des Parties (COP30) prévue en novembre 2025 à Belém, au cœur de l’Amazonie brésilienne, s’annonce comme un tournant critique dans la gouvernance climatique mondiale. Alors que ce rendez-vous diplomatique majeur doit marquer l’aboutissement du premier cycle d’évaluation des engagements pris à Paris et la révision cruciale des contributions nationales pour 2026-2030, il se trouve profondément fragilisé par le nouveau retrait américain de l’Accord de Paris. Ce désengagement du deuxième émetteur mondial, survenu début 2025 sous l’impulsion de l’administration Trump, crée une béance diplomatique et financière qui bouleverse les équilibres laborieusement construits depuis 2015. Face à cette situation de « dés-unification » politique américaine, le Brésil du président Lula tente d’assumer un leadership renouvelé, positionné comme médiateur entre Nord et Sud, pour préserver l’ambition climatique collective. La COP30 cristallise ainsi une reconfiguration géopolitique où l’absence américaine catalyse paradoxalement de nouvelles dynamiques de coopération, notamment entre l’Union européenne et les puissances émergentes. Dans ce contexte, la mobilisation sans précédent de la société civile mondiale et des acteurs non étatiques pourrait constituer un contrepoids déterminant à l’affaiblissement du multilatéralisme officiel, ouvrant la voie à une gouvernance climatique plus inclusive mais aux fondations incertaines.

L’heure de vérité pour le climat mondial

La 30ᵉ Conférence des Parties (COP30) se tiendra en novembre 2025 à Belém, au Brésil, aux portes de la forêt amazonienne, dans un contexte géopolitique particulièrement tendu. Qualifiée de « COP des COP » par la ministre brésilienne de l’Environnement Marina Silva, cette conférence s’annonce déterminante car elle « marquera l’aboutissement du premier bilan mondial et la réévaluation attendue des engagements climatiques (NDC) pour la période 2026-2030 ». Cependant, le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris début 2025, sous l’impulsion de la nouvelle administration Trump, jette « une ombre sur les préparatifs de la COP30 », selon l’ambassadeur André Corrêa do Lago, président désigné de la conférence, qui y voit « un impact significatif » sur les négociations à venir. Ce revirement du deuxième plus grand émetteur historique intervient à un moment critique où la communauté internationale devait justement rehausser ses ambitions et résoudre des questions épineuses comme le financement de la transition énergétique dans les pays en développement. Cette situation accentue la fragmentation de la gouvernance climatique mondiale, comme le souligne l’économiste Christian de Perthuis : « Le système de gouvernance multilatéral semble plus faible que jamais », rendant difficile l’objectif de tripler les financements climatiques d’ici 2030, surtout après le retrait d’un pays qui, sous la présidence Biden, était devenu « le premier bailleur de fonds ». Dans ce contexte délicat, le Brésil, en tant que pays hôte, tente de jouer un rôle fédérateur pour maintenir la dynamique de coopération internationale malgré l’absence américaine, illustrant les nouvelles configurations géopolitiques qui émergent face à cette situation de désunion.

Le Brésil en première ligne

Lula, chef d’orchestre d’une « COP des COP »

Après des années de recul environnemental sous l’administration précédente, le président Luiz Inácio Lula da Silva a repositionné le Brésil au centre de l’échiquier climatique mondial. Sous sa direction, les deux premières années de mandat ont vu « une chute notable de la déforestation en Amazonie, grâce au renforcement des agences de contrôle et à la relance du Fonds Amazonie ». Pour donner du poids à cette ambition retrouvée, le pays a relevé ses objectifs climatiques, annonçant en 2024 une réduction de « 67% d’émissions nettes d’ici 2035 par rapport à 2005 », au lieu des 59% précédemment engagés. Le choix du président de la COP30 illustre également cette volonté de sérieux: Lula a nommé l’ambassadeur André Corrêa do Lago, diplomate de carrière reconnu pour son expertise climatique, « un choix salué par les défenseurs de l’environnement » qui « tranche avec les dernières COP présidées par des personnalités liées aux hydrocarbures ».

Le dilemme brésilien : entre forêt et forage

Toutefois, cette posture vertueuse se heurte à un paradoxe majeur: en même temps qu’il prône la protection de l’Amazonie, le gouvernement Lula soutient « le développement d’un énorme gisement pétrolier offshore à l’embouchure de l’Amazone », dans la région dite de la « Marge Équatoriale ». Cette contradiction suscite l’indignation des organisations environnementales, qui pointent « le risque d’hypocrisie: difficile de réclamer aux autres la fin des fossiles si le Brésil lui-même mise sur de nouveaux forages ». Conscient de cette tension, l’exécutif brésilien assure qu’il ne fuira pas le débat sur la sortie des énergies fossiles à la COP30. La secrétaire nationale au Climat, Ana Toni, a d’ailleurs promis que le Brésil ne se « déroberait pas » à cette discussion délicate. Cette position ambivalente reflète le défi auquel font face de nombreux pays émergents: concilier développement économique et transition écologique sans compromettre leurs ressources stratégiques.

La diplomatie brésilienne, « pont entre le Nord et le Sud »

Le positionnement diplomatique du Brésil à l’approche de la COP30 illustre de manière particulièrement saisissante les reconfigurations géopolitiques en cours dans la gouvernance climatique mondiale. La stratégie brésilienne, incarnée par la vision médiatrice de Marina Silva, Ministre de l’Environnement, s’inscrit dans une tradition diplomatique de non-alignement mais prend une dimension nouvelle face au vide laissé par Washington. Ce qui caractérise spécifiquement l ‘approche brésilienne est sa capacité à transformer son capital environnemental en levier d’influence multilatérale, créant ainsi un espace de dialogue entre économies avancées et pays en développement qui transcende les clivages traditionnels Nord-Sud.

Cette fonction de passerelle s’est matérialisée de façon tangible lors de la présidence brésilienne du G20 en 2024, où l’équipe diplomatique de Lula a réussi, contre toute attente, à maintenir le climat au cœur de l’agenda malgré un environnement international fragmenté. L’intervention personnelle de Corrêa do Lago pour résoudre une impasse lors d’une réunion ministérielle du G20 à Rio représente non seulement un succès tactique mais révèle une méthodologie diplomatique distinctive, fondée sur la recherche de consensus inclusifs plutôt que sur l’imposition de solutions préformatées. Cette approche s’appuie sur des consultations préalables extensives qui visent à anticiper et désamorcer les points de blocage avant même l’ouverture formelle des négociations à Belém.

L’originalité conceptuelle de la démarche brésilienne réside dans la notion de « mutirão global » évoquée par Corrêa do Lago – concept profondément ancré dans la culture brésilienne qui désigne un effort collectif communautaire transcendant les divisions sociales. Cette vision se traduit par la proposition d’une force d’action climatique mondiale qui intégrerait des acteurs traditionnellement marginalisés dans les négociations, notamment les communautés autochtones et la société civile du Sud global. Au niveau substantiel, le Brésil avance deux propositions emblématiques: un accord contraignant contre la déforestation qui s’appliquerait à tous les écosystèmes forestiers mondiaux et un mécanisme de taxation internationale qui créerait un flux financier structurel pour l’action climatique.

Ce positionnement diplomatique représente toutefois un pari risqué dans un environnement international polarisé. Comme le souligne l’analyse de Christian de Perthuis, économiste Français, les propositions financières brésiliennes se heurtent aux contraintes structurelles du système international contemporain, révélant ainsi les limites inhérentes à toute tentative de réforme profonde de la gouvernance climatique en l’absence d’un consensus des grandes puissances. Cette tension entre ambition transformatrice et pragmatisme diplomatique constitue le défi central de la présidence brésilienne, qui a engagé une part substantielle de son capital politique international dans le succès de Belém. La capacité du Brésil à naviguer entre ces contraintes contradictoires déterminera non seulement l’issue de la COP30 mais potentiellement la configuration future d’un ordre climatique mondial en pleine mutation.

Les grandes puissances dans l’arène amazonienne

La dynamique des négociations à Belém révèle de manière particulièrement saisissante les reconfigurations géopolitiques en cours dans la gouvernance climatique mondiale. En l’absence des États-Unis, les positions adoptées par les autres grandes puissances et coalitions régionales dessinent un nouveau paysage diplomatique où s’entremêlent ambitions affichées et réticences tacites. L’Union européenne, la Chine, l’Inde et les autres économies émergentes se trouvent ainsi engagées dans une partie d’échecs complexe où chaque mouvement doit concilier impératifs climatiques, intérêts économiques et quête d’influence régionale.

Cette reconfiguration des rapports de force, loin d’être anecdotique, constitue potentiellement l’émergence d’un nouvel ordre climatique mondial moins dépendant de l’axe transatlantique mais traversé par ses propres contradictions.

L’UE : porte-drapeau climatique aux pieds d’argile

L’Union européenne tente de s’affirmer comme le nouveau chef de file de l’ambition climatique mondiale. Son Pacte vert et son objectif contraignant de réduction des émissions de 55% d’ici 2030 en font théoriquement un modèle de référence. À la COP28, les Européens ont joué un rôle déterminant dans l’adoption d’un texte mentionnant pour la première fois « l’éloignement des énergies fossiles », une avancée significative après des années de blocage sur ce sujet. Cependant, cette posture vertueuse masque des fragilités internes. Les « valses-hésitations sur la mise en œuvre du Green Deal », comme les qualifie Connaissance des Énergies, traduisent les tensions croissantes entre ambition climatique et réalités économiques. Plusieurs États membres freinent désormais l ‘application de certaines mesures environnementales, craignant leurs impacts sur la compétitivité industrielle européenne. Cette situation paradoxale s’est aggravée suite aux élections européennes de 2024, qui ont renforcé les courants politiques hostiles à l’accélération de la transition énergétique.

Union européenne, malgré son ambition affichée, peine à parler d’une seule voix face au vide laissé par le retrait américain, fragilisant sa crédibilité sur la scène internationale. Ce double langage affaiblit la crédibilité européenne à l’heure où Bruxelles prétend combler le vide laissé par Washington.

FOCUS EXPLICATIF

Le principe des « responsabilités communes mais différenciées » Pilier fondamental des négociations climatiques, ce principe reconnaît que tous les pays ont une responsabilité dans la lutte contre le changement climatique, mais que cette responsabilité varie selon leur contribution historique aux émissions et leurs capacités économiques. Les pays développés doivent prendre l’initiative tandis que les pays en développement peuvent bénéficier de flexibilités.

La Chine : le géant ambivalent face au vide américain

La position de la Chine dans les négociations climatiques révèle les tensions fondamentales qui traversent la gouvernance environnementale mondiale à l’approche de la COP30. Premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, Pékin adopte une approche duale qui façonne considérablement les perspectives d’accord à Belém, particulièrement dans le contexte du retrait américain de l’Accord de Paris.

L’examen des politiques énergétiques chinoises met en évidence cette ambivalence structurelle. D’un côté, le gouvernement chinois affiche son attachement à l’Accord de Paris et investit massivement dans les énergies renouvelables, réaffirmant ses objectifs nationaux de pic des émissions avant 2030 et de neutralité carbone d’ici 2060. Parallèlement, comme le documente Connaissance des Énergies, la Chine continue de développer des centrales à charbon, une tendance qui a même repris de l’ampleur en 2024, compromettant la cohérence de sa transition énergétique.

Sur le plan diplomatique, la position chinoise s’articule autour du principe des « responsabilités communes » mais différenciées. En tant que pays en développement selon sa propre classification, la Chine estime ne pas devoir contribuer aux financements climatiques au même titre que les pays industrialisés. Cette position explique pourquoi, comme le rapporte Carbon Brief, Pékin n’a pas versé de contribution au fonds pour pertes et dommages instauré à la COP28, privilégiant ses propres mécanismes comme le Fonds de coopération Sud-Sud ou les initiatives des Nouvelles routes de la soie.

L’absence des États-Unis modifie profondément l’équation diplomatique pour la Chine. Cette situation pourrait renforcer son poids dans les négociations du G77, lui permettant de se positionner en défenseur des intérêts du Sud face aux défections du Nord. Cependant, sans la pression concurrentielle américaine, Pékin pourrait également se conforter dans une posture attentiste concernant ses propres engagements climatiques. Cette position ambiguë de la Chine s’inscrit dans une reconfiguration plus large de la diplomatie climatique, où les forums comme les BRICS prennent une importance croissante. Le Brésil, qui préside ce groupement en 2025, cherche à l’utiliser comme plateforme pour proposer des « solutions plus structurées » en matière de financement climatique, comme le rapporte AEF Info. Cette coordination entre puissance émergentes pourrait aboutir à un front commun exigeant des garanties sur le financement de la transition dans le Sud, tout en restant prudent sur leurs propres engagements contraignants de réduction d’émissions.

La posture chinoise à Belém sera donc déterminante pour l’avenir de la gouvernance climatique mondiale. Elle illustre comment le vide de leadership créé par le retrait américain reconfigure les alliances et les antagonismes, redessinant les contours d’un système multilatéral où les rapports Nord-Sud se transforment sous l’influence croissante des puissances émergentes. L’issue de cette dynamique pourrait soit renforcer la fragmentation de l’action climatique mondiale, soit ouvrir la voie à un nouveau modèle de coopération moins centré sur les économies occidentales traditionnelles.

L’Inde et les émergents : le plaidoyer pour une justice climatique

La position de l’Inde dans les négociations climatiques met en évidence les tensions fondamentales entre responsabilité historique et droit au développement qui structurent les débats à l’approche de la COP30. Désormais troisième émetteur mondial, New Delhi articule une position diplomatique qui place l’équité au centre de toute action climatique globale, transformant ainsi les paramètres traditionnels des négociations internationales.

Cette position indienne s’est cristallisée lors de la COP28, où Bhupender Yadav, Ministre de l’Environnement, a formulé avec une clarté remarquable le principe directeur de la diplomatie climatique de son pays : « l’action climatique globale doit être fondée sur l’équité et la justice climatique ». Cette déclaration, rapportée par Reuters, traduit une conception spécifique des responsabilités différenciées, selon laquelle « les pays riches doivent montrer l’exemple » et l’Inde « ne saurait être contrainte de réduire son usage d’énergie tant que ses besoins de développement demeurent élevés ». L’argumentation indienne s’appuie sur une analyse historique des émisse.

L’argumentation indienne s’appuie sur une analyse historique des émissions de carbone, soulignant qu’une « minorité de nations a historiquement surexploité le carbone, faisant payer aujourd’hui le Sud global ». Cette perspective remet fondamentalement en question l’architecture actuelle de la gouvernance climatique, jugée insuffisamment attentive aux inégalités structurelles entre pays développés et en développement.

Cette position de principe n’empêche pas l’Inde de déployer des efforts significatifs de transition énergétique. Le pays développe un ambitieux programme d’énergies renouvelables visant 50% d’électricité d’origine non-fossile d’ici 2030. Cependant, cette transition s’accompagne d’un développement parallèle de sa capacité charbon pour répondre aux besoins immédiats de sa population, illustrant le dilemme auquel font face les grandes économies émergentes. La coordination entre l’Inde, le Brésil, la Chine et l’Afrique du Sud – (membres du groupe BASIC et des BRICS) – constitue un élément stratégique majeur dans la reconfiguration des rapports de force à Belém. La présidence brésilienne des BRICS en 2025 offre une plateforme privilégiée pour développer des positions communes, notamment pour « demander du temps et des moyens afin de verdir leurs économies ». Comme le rapporte AEF Info, le Brésil entend utiliser ce forum pour arriver à la COP30 « avec des solutions plus structurées, notamment en matière de financements ».

L’émergence de cette coalition d’intérêts entre puissances du Sud, renforcée par l’absence américaine, transforme profondément la dynamique des négociations climatiques traditionnellement dominées par les puissances occidentales. Elle soulève la question fondamentale de la capacité du cadre multilatéral actuel à intégrer ces perspectives divergentes dans un accord global qui concilie urgence climatique et justice sociale. La position de l’Inde à Belém sera donc révélatrice des nouvelles modalités de gouvernance mondiale qui se dessinent dans un contexte de multipolarité croissante et de désengagement américain.

« Le système de gouvernance multilatéral semble plus faible que jamais »

— Christian de Perthuis, Économiste spécialiste du climat

L’Afrique et le Sud global exigent leur dû

La position du continent africain dans les négociations de Belém révèle avec une acuité particulière les fractures profondes qui traversent le régime climatique international. Responsables de moins de 4% des émissions historiques mais subissant de plein fouet les conséquences du dérèglement climatique, les pays africains arrivent à la COP30 avec une exigence centrale de justice environnementale qui transforme la nature même des débats multilatéraux.

Cette revendication s’est structurée lors du Sommet africain pour le climat de Nairobi en septembre 2023, où la Déclaration adoptée a explicitement appelé à des « mécanismes innovants » tels qu’une taxe carbone globale et une réforme des financements internationaux. Le continent africain a ainsi formulé une position collective qui dépasse la simple demande d’assistance pour proposer une refonte systémique de l’architecture financière mondiale en matière climatique.

300 milliards par an : la facture climatique présentée aux pays riches

Le nouvel objectif financier post-2025 constitue le point focal des revendications africaines. Lors de la COP29 à Bakou, les pays développés ont convenu d’un plancher de 300 milliards de dollars annuels d’ici 2035, comme démontré au sein du rapport d’objectifs financiers de la COP29 établi par le gouvernement brésilien. Cette somme, bien que représentant un triplement de l’engagement précédent, demeure « très insuffisante par rapport aux besoins réels », estimés à 1 300 milliards de dollars par an selon les études scientifiques citées par les ONG environnementales.

Cette disparité entre les engagements pris et les besoins documentés cristallise la tension fondamentale entre économies avancées et pays vulnérables. Le groupe Afrique exige non seulement « le respect intégral des engagements de financement » déjà pris, mais aussi la livraison immédiate du solde des 100 milliards annuels.

LA DOUBLE PEINES DES PAYS VULNÉRABLES

Ce graphique révèle le paradoxe fondamental des négociations climatiques : les pays les plus vulnérables aux impacts du changement climatique (en rouge) sont ceux qui ont le moins contribué aux émissions historiques. À l’inverse, les grandes économies responsables des émissions les plus élevées (en bleu) bénéficient d’une moindre vulnérabilité. Cette asymétrie alimente les revendications de justice climatique au cœur des débats de la COP30 de Belém.

Les Forêts tropicales : l’alliance des gardiens de la biodiversité

La préservation des forêts tropicales émerge comme un axe stratégique majeur des négociations pour Belém, catalysant la formation d’alliances inédites entre nations du Sud global. Le Sommet de l’Amazonie d’août 2023, qui a réuni les huit pays de l’Organisation du Traité de Coopération Amazonienne (OTCA), illustre cette dynamique de rapprochement autour d’écosystèmes critiques pour l’équilibre climatique mondial. La Déclaration de Belém issue de ce sommet a formalisé l’engagement collectif des États amazoniens à éviter que la forêt n’atteigne un « tipping point », reconnaissant explicitement la proximité de ce seuil irréversible, comme le rapporte Carbon Brief. La participation remarquée de pays extérieurs à la région – (République démocratique du Congo et Indonésie) , pour signer la déclaration complémentaire « Unis pour nos forêts » marque l’émergence d’un front commun des nations forestières tropicales.

Ce positionnement diplomatique s’appuie sur une réalité écologique documentée : ces trois grands bassins forestiers tropicaux constituent les principaux puits de carbone naturels terrestres. Leur préservation représente donc un levier essentiel de l’action climatique mondiale. Le Brésil à placé cette question au cœur de ses priorités pour la COP30, proposant « un accord pour arrêter définitivement la déforestation d’ici 2030 » qui s’appliquerait à toutes les forêts tropicales mondiales. Cette ambition se concrétise notamment par l’annonce d’un mécanisme innovant, le « Tropical Forest Forever Facility », qui sera formellement lancé à Belém pour rémunérer les pays conservant leurs forêts tropicales.

Cette alliance des nations forestières s’articule étroitement avec la mobilisation des peuples autochtones, gardiens historiques de ces écosystèmes. « Les territoires indigènes contribuent à freiner la crise climatique, mais sont les premiers impactés », souligne Luene Karipuna, leader autochtone de l’État d’Amapá, cité par Michigan’s Thumb. Cette déclaration trouve un écho dans les données scientifiques montrant que les territoires indigènes, qui couvrent 13% du Brésil, sont les mieux préservés et agissent comme des réservoirs de carbone essentiels. Cette convergence entre diplomatie intergouvernementale et revendications autochtones transforme la question forestière en un test décisif de la capacité du régime climatique à intégrer justice environnementale et efficacité écologique.

« La justice climatique n’est pas une option, c’est un impératif. Les pays qui ont le moins contribué à la crise climatique en subissent les impacts les plus dévastateurs. »

Mia Mottley, Première ministre de la Barbade

Les revendications d’équité sur la table des négociations

Les revendications d’équité portées par les pays du Sud global constituent l’épine dorsale conceptuelle  des négociations de Belém, restructurant profondément les débats sur la répartition des efforts climatiques. Cette dimension normative dépasse la simple question de la solidarité pour interroger les fondements mêmes de la gouvernance climatique internationale. Le ministre indien de l’Environnement, Bhupender Yadav, a formulé cette position avec une clarté particulière lors de la COP28, martelant que « l’action climatique globale doit être fondée sur l’équité et la justice climatique » (Reuters).

Cette déclaration traduit une conception où la redistribution des efforts ne relève pas de la charité mais d’une obligation morale et historique. La notion d’équité s’articule autour de trois dimensions interdépendantes qui structurent les revendications du Sud. Premièrement, la responsabilité historique différenciée, New Delhi mettant explicitement en avant le fait qu’ « une minorité de nations a historiquement surexploité le carbone, faisant payer aujourd’hui le Sud global » (Reuters). Deuxièmement, la reconnaissance du droit au développement, l’Inde arguant que les pays riches doivent « montrer l’exemple » sans que les pays émergents soient « contraints de réduire leur usage d’énergie tant que leurs besoins de développement demeurent élevés » (Reuters). Troisièmement, l’accès équitable aux ressources technologiques et financières nécessaires à la transition écologique. Ces revendications se traduisent par des propositions concrètes visant à transformer l’architecture financière mondiale. La Déclaration de Nairobi, adoptée lors du Sommet africain pour le climat en 2023, a appelé à des « mécanismes innovants » comme une taxe carbone globale et une réforme des institutions financières internationales. Ces propositions visent à « débloquer des capitaux pour les énergies propres » dans les pays du Sud (gov.br). À Belém, le débat se cristallisera autour de la mise en œuvre effective du fonds pour pertes et dommages décidé en 2022, un mécanisme emblématique des avancées en matière de justice climatique. L’équité climatique s’inscrit également dans une dimension sociale et territoriale. Les représentants autochtones soulignent la contribution disproportionnée de leurs territoires à l’atténuation du changement climatique tout en étant « les premiers impactés » par ses conséquences (Michigan’s Thumb). Cette convergence entre justice environnementale et droits des communautés marginalisées élargit la notion d’équité au-delà des relations interétatiques pour englober les dynamiques intra-nationales. La COP30 constituera donc un test décisif de la capacité du multilatéralisme climatique à intégrer ces multiples dimensions de l’équité dans un régime de gouvernance renouvelé.

Après le départ américain, de nouvelles alliances se dessinent

Le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris transforme profondément l’architecture diplomatique mondiale, générant paradoxalement de nouvelles configurations d’alliances qui redessinent les contours de la coopération climatique. Ce phénomène illustre la capacité d’adaptation du multilatéralisme face aux soubresauts politiques des grandes puissances et offre un aperçu des reconfigurations géopolitiques plus larges en cours sur la scène internationale.

Coopération UE-Chine : une entente de circonstance

L’axe Bruxelles-Pékin émerge comme l’une des relations bilatérales les plus déterminantes pour l’avenir de l’action climatique mondiale. Dès l’annonce du départ américain, « l’Union européenne et la Chine ont publié des déclarations conjointes de soutien à l’action climatique internationale, rappelant que l’Accord de Paris est irréversible » . Ce rapprochement n’est pas sans précédent: lors du premier retrait américain en 2017, on avait déjà observé comment « l’absence de Washington avait alors incité l’UE à coopérer plus étroitement avec la Chine », notamment à travers un sommet bilatéral spécifiquement consacré au climat. Cette alliance repose néanmoins sur un équilibre fragile entre intérêts convergents et divergents. Les deux puissances partagent un intérêt commun au puissances partagent un intérêt commun au maintien du cadre multilatéral, l’Europe pour des raisons tant économiques qu’idéologiques, la Chine pour consolider son influence dans la gouvernance mondiale. Mais leurs approches de la transition écologique demeurent fondamentalement différentes : l’UE privilégie des objectifs contraignants de réduction des émissions quand la Chine, malgré ses investissements massifs dans les énergies propres, continue de développer ses capacités charbonnières.

Cette coopération de circonstance révèle une reconfiguration plus profonde de l’ordre international: en l’absence de la superpuissance américaine, un multilatéralisme « à géométrie variable » se dessine, où alliances et partenariats se forment autour d’intérêts spécifiques plutôt que selon les alignements géopolitiques traditionnels. À Belém, cette dynamique européo-chinoise pourrait constituer un axe structurant des négociations, déterminant largement le niveau d’ambition des engagements qui y seront pris.

Les États et villes américains qui résistent à Trump

Le désengagement de l’administration fédérale américaine révèle un phénomène diplomatique sans précédent: l’émergence d’une représentation climatique infranationale qui transcende les frontières traditionnelles de la diplomatie d’État. En l’absence de leadership fédéral, des États comme la Californie, New York, le Colorado, des centaines de villes et des entreprises majeures ont formé une coalition déterminée à poursuivre les engagements climatiques américains. Ce mouvement, baptisé « America Is All In », reprend l’initiative similaire née lors du premier retrait américain en 2017-2020, manifestant une continuité remarquable de l’engagement climatique non-fédéral.

Cette diplomatie parallèle se matérialise par des initiatives concrètes qui défient la position officielle de Washington. Des États fédérés adoptent des objectifs 100% énergies propres, des qu’indéniablement fragilisé par l’absence de la deuxième puissance émettrice mondiale, développe simultanément des mécanismes d’adaptation qui pourraient, à terme, renforcer sa résilience face aux fluctuations politiques nationales. Cette dynamique contradictoire s’inscrit dans une mutation plus profonde de l’ordre international, où la gouvernance des enjeux globaux s’affranchit progressivement des cadres hégémoniques traditionnels.

Le défi principal auquel fait face ce multilatéralisme en reconstruction réside dans la tension entre fragmentation et coordination. selon Christian de Perthuis, économiste spécialiste du climat, cité par Connaissance des Énergies, « le système de gouvernance multilatéral semble plus faible que jamais », constat qui trouve une illustration concrète dans la difficulté à mobiliser les financements nécessaires en l’absence américaine. Cette fragilisation se manifeste également dans l’écart croissant entre les objectifs climatiques collectivement adoptés et les moyens effectivement déployés pour les atteindre. L’accord financier arraché à la COP29, bien qu’insuffisant, démontre néanmoins que « même minimal, le multilatéralisme reste fondamental pour débattre de ces ressources », selon Ana Toni, secrétaire nationale brésilienne au Climat.

Parallèlement à cet affaiblissement, des mécanismes compensatoires émergent et transforment la nature même de la coopération climatique. La multiplication des coalitions de volontaires, l’implication croissante des acteurs infranationaux et l’émergence de nouveaux forums comme les BRICS témoignent d’une diversification des espaces de négociation qui pourrait, paradoxalement, rendre le système plus résistant aux défections ponctuelles des grandes puissances. Cette « gouvernance climatique polycentrique » contourne les blocages du consensus universel en privilégiant des avancées sectorielles ou régionales, créant ainsi un réseau d’engagements qui maintient une dynamique d’action même en l’absence d’accords globaux ambitieux.

Cette transformation soulève néanmoins des questions cruciales sur l’équité et l’efficacité d’un système multilatéral fragmenté. Les pays les plus vulnérables, notamment africains et insulaires, s’inquiètent légitimement d’une gouvernance à géométrie variable qui pourrait marginaliser leurs priorités, notamment en matière d’adaptation et de pertes et dommages. À l’inverse, cette fragmentation pourrait permettre des alliances inédites entre puissances émergentes et pays développés progressistes, créant des coalitions d’ambition capables d’exercer une pression normative sur les acteurs réticents. L’enjeu fondamental de la COP30 réside donc dans sa capacité à articuler ces différentes dynamiques au sein d’un cadre commun qui préserve l’universalité de l’Accord de Paris tout en accommodant la diversité croissante des initiatives et des acteurs. Cette évolution, si elle est correctement orientée, pourrait transformer la crise du multilatéralisme climatique en opportunité de refondation vers un système plus inclusif, plus résilient et ultimement plus efficace face à l’urgence climatique.

Les initiatives parallèles qui contournent le blocage de Washington

L’absence d’engagement fédéral américain a paradoxalement catalysé l’émergence d’une gouvernance climatique polycentrique dont l’analyse révèle les transformations structurelles du multilatéralisme contemporain. Cette reconfiguration institutionnelle se manifeste notamment à travers la formation de coalitions thématiques qui transcendent les clivages traditionnels Nord-Sud pour aborder des enjeux sectoriels spécifiques. L’exemple emblématique de cette diplomatie alternative réside dans la création « d’alliances volontaires sur certains sujets: une coalition de pays volontaires pourrait s’engager à une date de sortie du charbon ou à un accord sectoriel sur les énergies propres, en marge de la décision formelle de la COP », comme le souligne le rapport principal sur les perspectives de la COP30. Ces mécanismes de coopération ciblée s’illustrent à travers des initiatives comme l’Alliance Beyond Oil and Gas initiée par le Costa Rica et le Danemark, ou l’Engagement du Méthane lancé par UE et USA – ce dernier étant mis en péril par l’administration Trump. Ces configurations diplomatiques alternatives, en contournant l’exigence du consensus universel, permettent de maintenir une dynamique d’action malgré les blocages politiques nationaux. Elles témoignent d’une approche pragmatique qui privilégie les avancées concrètes sur des enjeux circonscrits plutôt que l’attente d’un hypothétique accord global.

Dans cette perspective, la proposition brésilienne de réunir un « cercle des présidences des COP », groupe informel d’anciens et futurs présidents de COP visant à maintenir un cap politique sur plusieurs années, représente une innovation institutionnelle significative. Ce type de mécanisme, moins dépendant des aléas politiques d’un pays donné, pourrait contribuer à pérenniser l’action climatique « malgré les soubresauts électoraux » qui affectent périodiquement la stabilité des engagements nationaux. Cette multiplication des forums et coalitions, si elle complexifie indéniablement l’architecture de la gouvernance climatique mondiale, offre néanmoins une résilience systémique face aux défections des grandes puissances, illustrant comment le multilatéralisme contemporain s’adapte aux défis d’un monde de plus en plus fragmenté mais interdépendant.

Vers un nouvel ordre climatique mondial?

Un multilatéralisme affaibli mais résilient

La reconfiguration des rapports de force engendrée par le désengagement américain révèle de manière particulièrement saisissante les transformations structurelles que connaît le régime climatique international. L’analyse de cette évolution met en lumière un paradoxe fondamental : le système multilatéral, bien territoire à l’atténuation du changement climatique tout en étant « les premiers impactés » par ses conséquences (Michigan’s Thumb). Cette convergence entre justice environnementale et droits des communautés marginalisées élargit la notion d’équité au-delà des relations interétatiques pour englober les dynamiques intra-nationales. La COP30 constituera donc un test décisif de la capacité du multilatéralisme climatique à intégrer ces multiples dimensions de l’équité dans un régime de gouvernance renouvelé.

L’avenir des financements climat sans le « premier bailleur de fonds »

La question du financement de l’action climatique mondiale révèle avec une acuité particulière les conséquences structurelles du désengagement américain et met en lumière les limites inhérentes au système actuel de solidarité internationale. L’absence de Washington dans les mécanismes financiers multilatéraux crée une béance significative que les autres contributeurs peinent à combler, fragilisant ainsi l’architecture globale de la transition écologique. Comme le souligne Christian de Perthuis, économiste spécialiste du climat cité par Connaissance des Énergies, « on voit mal comment les financements internationaux pourront être multipliés par trois d’ici 2030 avec le retrait des États-Unis », d’autant que sous l’administration Biden, l’Amérique était redevenue « le premier bailleur de fonds » aux mécanismes climatiques multilatéraux. Cette défection se matérialise déjà par des engagements non tenus : la promesse américaine « d’apporter 11 milliards $ par an d’aide climatique d’ici 2024 n’a pas été tenue, le Congrès bloquant les fonds », comme le rapporte l’analyse Reuters. Cette situation compromet sérieusement l’atteinte de l’objectif financier post-2025 convenu lors de la COP29, qui prévoit de mobiliser 300 milliards de dollars annuels d’ici 2035. Ce montant, bien qu’il représente un triplement par rapport à l’engagement précédent, est déjà considéré comme « très insuffisant par rapport aux besoins réels », estimés à 1 300 milliards de dollars par an selon les analyses citées dans le document.

Face à ce déficit, des mécanismes alternatifs de financement émergent, mais leur portée demeure limitée. Les propositions de taxes internationales ou de réformes des institutions financières multilatérales, bien qu’intellectuellement séduisantes, se heurtent à des obstacles politiques majeurs. Christian de Perthuis juge d’ailleurs “improbable dans le contexte international actuel” une avancée significative sur le front des nouvelles ressources dédiées à la lutte climatique. Cette impasse financière affecte de manière disproportionnée les pays les plus vulnérables, disproportionnée les pays les plus vulnérables, notamment africains, dont les besoins d’adaptation croissent exponentiellement à mesure que les impacts climatiques s’intensifient. Cette crise du financement climatique transcende la simple question budgétaire pour révéler une problématique plus fondamentale de justice internationale et de gouvernance mondiale. L’équation semble impossible à résoudre : satisfaire les besoins légitimes du Sud global en l’absence du principal contributeur historique, tout en évitant que cette charge ne compromette la propre transition des économies européennes. Ce dilemme constitue l’un des nœuds gordiens que la présidence brésilienne de la COP30 devra tenter de dénouer pour préserver la crédibilité d’un régime climatique international déjà fragilisé par l’accumulation des promesses non tenues.

La COP30 : tournant ou impasse pour l’action mondiale ?

La 30ème Conférence des Parties s’annonce comme un moment de vérité pour la gouvernance climatique mondiale, dont l’analyse révèle les profondes tensions entre ambition collective et réalisme géopolitique. Le choix de Belém, aux portes de l’Amazonie, porte une charge symbolique particulière : tenir ce rendez-vous crucial au cœur du principal puits de carbone terrestre souligne l’urgence d’une action décisive, dix ans après l’adoption de l’Accord de Paris. L’architecture multilatérale se trouve à la croisée des chemins, entre fragmentation aggravée par le retrait américain et renouvellement potentiel sous l’impulsion de coalitions alternatives. Le succès ou l’échec de cette conférence dépendra largement de la capacité de la présidence brésilienne à naviguer entre des aspirations contradictoires. Comme le souligne Marina Silva, ministre brésilienne de l’Environnement, l’ambition affichée est que la COP30 ne se contente pas de « tenir la ligne » de Paris, mais qu’elle réussisse à « laisser Belém avec des résultats plus ambitieux ». Cette aspiration se heurte cependant aux réalités d’un système international fragmenté que Christian de Perthuis qualifie de « plus faible que jamais » dans son analyse pour Connaissance des Énergies. Cette tension entre idéal et pragmatisme définira l’aboutissement des négociations.

Trois scénarios se dessinent pour l’issue de cette conférence. Le premier, optimiste, verrait émerger un « accord de Belém » substantiel, avec un rehaussement significatif des contributions nationales (NDC) pour 2030, un cadre financier renforcé et des engagements concrets pour les forêts et les communautés vulnérables. Le second, plus réaliste selon de nombreux observateurs, aboutirait à des avancées sectorielles significatives (forêts, adaptation) mais sans percée majeure sur les réductions d’émissions en l’absence américaine. Le troisième scénario, pessimiste, verrait la COP30 s’enliser dans des blocages procéduraux et des déclarations de principe sans mesures concrètes, ce que le document source qualifie de « banalité de l’inaction » (citation de Valor Globo).

Au-delà des résultats immédiats, cette COP30 revêt une dimension systémique : elle constitue un test décisif de la capacité du multilatéralisme à se réinventer face aux défections des grandes puissances. Comme le note Ana Toni, secrétaire nationale brésilienne au Climat, « même minimal, le multilatéralisme reste fondamental pour débattre de ces ressources ». Cette observation traduit une conviction profonde que malgré ses imperfections, seul un cadre collectif peut permettre l’émergence de solutions à la hauteur du défi climatique.

La COP30 de Belém pourrait ainsi marquer non pas la fin du multilatéralisme climatique, mais sa transformation vers un modèle plus résilient et inclusif. Cette évolution nécessite cependant un changement profond dans la nature même des négociations internationales, où les intérêts contradictoires sont souvent masqués par une rhétorique consensuelle qui évite les sujets les plus épineux. Le paradoxe des conférences climatiques réside précisément dans cette tension entre les déclarations ambitieuses et les engagements réels – un décalage que la présidence brésilienne semble déterminée à réduire en mettant sur la table les difficultés structurelles du financement et les responsabilités différenciées. Cette approche rejoint une vérité philosophique profonde que Nietzsche exprimait déjà : « Les vérités tues, celles que l’on tait sont vénéneuses » – observation singulièrement éclairante pour comprendre les blocages actuels d’une diplomatie climatique où les non-dits sur la justice climatique et les modèles économiques incompatibles avec l’urgence écologique empoisonnent lentement la confiance entre nations. L’avènement d’une gouvernance mondiale renouvelée passe donc par cette lucidité partagée, où l’action collective ne dépendrait plus exclusivement des grandes puissances traditionnelles mais s’appuierait sur une reconnaissance explicite des asymétries et des défis communs. Ce serait alors, au-delà des résultats immédiats, la contribution historique de Belém à l’évolution d’un multilatéralisme en pleine mutation face aux défis existentiels du XXIe siècle.

Sources Bibliographiques